L’invention d’une tradition balinaise dans la musique de création à Montréal

Ce projet se concentre sur les compositeurs de musique de concert au Canada qui, à partir des années 1970, ont été envoûtés par les traditions musicales du gamelan des îles indonésiennes de Bali et de Java. Des compositeurs tels José Evangelista (1943), Gilles Tremblay (1932), John Rea (1944), et, le plus connu du groupe, Claude Vivier (1948-1983) ont voyagé dans cette région et étudié avec les maîtres locaux, pour, par la suite, produire un nombre important d’œuvres inspirées des structures et des sonorités du répertoire du gamelan, dont Pulau Dewata de Vivier (1977) et Ô Bali d’Évangelista (1989). Ces œuvres poursuivent les réalisations de leur compatriote, le compositeur d’origine montréalaise Colin McPhee (1900-1964), auteur du mémoire A house in Bali. À la même époque, les musiciens du Evergreen gamelan club, fondé par Jon Siddal et Andrew Timar à Toronto en 1983, commandent des œuvres pour leur ensemble de gamelan javanais à des compositeurs tels que John Cage, Lou Harrison et James Tenney.

 Comprendre la logique d’emprunt interculturel caractérisant ce corpus permet de révéler la centralité du répertoire du gamelan chez ces compositeurs. Cette période historique n’a jamais été étudiée en tant qu’un tout cohérent, mais plutôt sous forme de cas isolés. Puisque l’emphase est mise sur un groupe de musiciens plutôt que sur des individus, cette étude s’inscrit dans les courants de recherche récents sur l’activité créatrice où les chercheurs se concentrent sur une créativité collective et distribuée.

 Lors de la première étape (A), des recherches archivistiques et des entrevues serviront à élaborer une base de données détaillée des compositions et une chronologie historique. L’analyse musicale sera utilisée afin d’explorer les conceptions opératives du gamelan chez ces musiciens. À la deuxième étape (B), les enjeux critiques, historiques, éthiques, politiques émergeant de cette étude seront discutés à l’aide d’une série de sept axes interprétatifs. En examinant la manière dont les compositeurs appliquent de façon créative leur conceptions souvent hautement personnelles de la musique indonésienne dans leurs compositions et la façon dont les interprètes se sont adaptés à ce répertoire hybride dans la première étape, apparaissent ensuite les conséquences durables de cette rencontre et ainsi des interprétations historiques, sociologiques et ethnomusicologiques peuvent êtres avancées dans la deuxième étape. Les dimensions politiques et éthiques de la représentation de l’exotisme dans la musique de concert occidentale seront envisagées à partir de ce répertoire canadien, dans le but de répondre aux questions suivantes :

 Comment la connaissance de la musique de l’Autre a-t-elle été acquise par ces compositeurs? Quels mécanismes de traduction ou de transcription entre en compte? Quels paramètres musicaux entre en compte dans ce processus? Comment ce processus est-il influencé par les récits artistiques spécifiques à une région? Comment une éthique de la représentation du non-occidental dans ce répertoire occidental de musique de concert peut-il être formulée?

 Ce projet de recherche propose d’étudier les enjeux épistémologiques et herméneutiques dans une perspective historiographique (en établissant une chronologie et un contexte culturel desquels ces pratiques ont émergées), analytique (par l’étude des processus créateurs des œuvres inspirées du gamelan), et sociologique (par l’examen des structures sociales impliquées). L’objectif principal est d’évaluer les récits contradictoires ou complémentaires.

 

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This project focuses on the music of composers of concert music in Canada who, beginning in the early 1970s, became spellbound by the gamelan musical traditions of the Indonesian islands of Bali and Java. Composers such as José Evangelista (1943), Gilles Tremblay (1932), John Rea (1944), and the best-known composer of their cohort, Claude Vivier (1948-1983), travelled to the region and studied with local masters and subsequently produced a considerable corpus of works inspired by the structure and sonorities of gamelan repertoire, including Vivier’s Pulau Dewata (1977) and Evangelista’s Ô Bali (1989). These works follow on the achievements of their compatriot, the Montreal-born composer Colin McPhee (1900-1964), author of the memoir A House in Bali. Around the same time, the musicians of the Evergreen gamelan club, founded by Jon Siddal and Andrew Timar in 1983 in Toronto, commissioned concert works for their Javanese gamelan by the likes of John Cage, Lou Harrison and James Tenney. 

Understanding the logic of intercultural borrowing that characterizes this corpus reveals the centrality of gamelan repertoire to these composers. This historical moment has never been studied as a coherent whole, rather than in isolated case-studies. The emphasis on a group of musicians rather than on individuals aligns this study with recent trends in studies of creative activity, in which researchers focus on collective, distributed creativity.

A detailed database of compositions and a historical chronology will be compiled in the first stage (A) of research, through archival work and interviews. Musical analysis will be used to explore the operative conceptions of gamelan music among these musicians. In the second stage (B), music-critical, historical, ethical and political issues that arise from this study are addressed via a series of seven interpretive axes. By examining the ways composers creatively applied their often highly personal conceptions of Indonesian music in their compositions and the ways performers adapted to this hybrid repertoire in the first stage, the durable consequences of this encounter comes into view, and historical, sociological and ethnomusicological interpretations can be advanced in the second. The political and ethical dimensions of the representation of the non-Western in Western concert music will be considered with respect to this Canadian repertoire, in order to answer the following questions:

How is knowledge of the music of the Other obtained by these composers? What mechanisms of translation or transcription come into play? What musical parameters come into play in this process? How is this process shaped by regionally-specific artistic narratives? How can an ethics of representation of the non-Western in this Western concert music repertoire be conceived?

This research project proposes to study these epistemological and hermeneutic issues historiographically (establishing a chronology and a cultural context out of which these practices emerged), analytically (through the study of the creative process in gamelan-inspired works), and sociologically (through a study of the social structures involved). Evaluating competing or reinforcing narratives constitutes the ultimate goal.

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