Introduction

Traduction française : Marie-Alexis Colin

Nous inaugurons le site « Chansons & Motetz » avec une édition scientifique et critique, mais aussi pratique, de ce qui peut être considéré comme le premier livre de musique polyphonique imprimé en France. Il s’agit d’un recueil de chansons en français et de motets en latin, la plupart composés selon le procédé du canon, par les chantres-compositeurs les plus éminents du début du seizième siècle – Josquin Des Prez, Jean Mouton, Pierre de La Rue, Adrian Willaert, Antoine Brumel, Denys Prioris, Ninot le Petit, Vassoris et d’autres – qui travaillaient tous pour les rois Louis XII et François Ier ou pour le pape Léon X (Giovanni de’ Medici). Nous espérons que ces beaux exemples de pièces courtes conçues pour de petits ensembles vocaux mais qui peuvent être aussi joués par des consorts d’instruments homogènes ou mixtes (violes, flûtes à bec, cornets à bouquins, sacqueboutes, chalemies, luth et leurs subsituts modernes) seront interprétés avec enthousiasme, en même temps qu’ils serviront les intérêts des apprentis compositeurs et des étudiants en contrepoint qui cherchent des modèles de fugues et de duos de la Renaissance.

L’examen par Daniel Heartz du fragment des Chansons et Motetz en Canon le conduisit à suggérer que l’imprimeur français avait peut-être commencé sa série de publications musicales avec une imitation piratée des Motetti novi e chanzoni franciose d’Antico1. Heartz reproduisit les quatre pages subsistant du fragment de livre de chœur qu’il avait retrouvé à la bibliothèque municipale d’Eichstätt (Staatliche Bibliothek Lit. O 38), soulignant que la chanson En venant de Lyon et les motets Ave Maria gratia plena et Christi virgo dilectissima suivaient fidèlement la mise en page, voire même certaines erreurs typographiques du livre d’Antico ; en revanche, le volume d’Attaingnant ne semblait pas suivre l’ordre des motets attribués à Mouton, Prioris et Willaert tels qu’ils étaient présentés dans le recueil d’Antico. Mais la redécouverte récente d’un exemplaire complet de la collection parisienne2 permet aujourd’hui d’apprécier combien Attaingnant devait à son prédécesseur italien. Cependant, nous ne pouvons dater avec precision la publication parisienne, mais il est particulièrement instructif de remarquer qu’Attaingnant utilise les signatures précédées de la croix de Malte (+aa.i – ll.ii [-ll.iv]) : voir reproductions en fac-similé de la page de titre et de la voix inférieure du premier duo. Ces signatures sont similaires à celles que l’on trouve au début d’un bréviaire à l’usage de Noyon (Breviarum scd’m usum insignis ecc[les]ie Noviomensis) qu’il publie, également rue de la Harpe, en 15253. Il apparaît aussi que l’entrepreneur met à l’épreuve sa nouvelle méthode d’impression en un seul tirage en piratant un modèle étranger récent qui ne faisait l’objet d’aucun privilège ou droit de reproduction en France.

Toutefois, le livre de canons d’Attaingnant n’est pas une copie à l’identique de celui d’Antico, malgré sa présentation en livre de chœur in-octavo au format 110 x 160 mm. similaire à celui qu’imprime son collègue italien (105 x 145mm.). Mais il comporte quarante-quatre et non quarante feuillets arrangés en onze cahiers, ce qui permet une reproduction des trente-deux canons originels et l’ajout de quatre nouveaux canons à quatre voix issues de deux (Noz peres beurent bien, Pourtant se mon amy, Pour lamour de mamye, Sil est aulcun jaloux), un à deux voix issues de une (La fiebvre quarte) et trois duos en contrepoint imitatif libre (Dessus lherbe verte, En disant une chansonnette, Petite fleur). La plupart des pièces tirées de l’édition d’Antico suivent une mise en page et des types de notation identiques au modèle ; mais, à l’occasion, les instructions canoniques diffèrent, tout comme la distribution des notes sur chaque portée, cependant que quelques erreurs musicales et textuelles sont corrigées. L’imprimeur français change également le titre (reproduit en fac-similé ici) et ordonne de manière nouvelle la succession des pièces (voir Table des matières) : il commence avec les chansons, initiant la série par un nouveau duo (Petite fleur cointe et jolie), place les motets après les chansons, mais referme le recueil avec En venant de Lyon de Mouton, canon quatre en un qui ouvre la collection d’Antico. Comme c’est aussi le cas dans les autres recueils de chansons des années 1528-1529, Attaingnant ne nomme pas les compositeurs, contrairement à ce qu’Antico fait pour la plupart des pièces de la collection. Cette dernière nous permet par conséquent d’identifier, chez Attaingnant, huit canons de Willaert, quatre de Mouton, deux de Prioris, deux (probablement) de Josquin and un de Brumel, Divitis, Ninot Le Petit et Vassoris. Certains ont été auparavant publiés en édition moderne4. Trois pièces sont pour deux voix, deux pour quatre, une pour cinq, une pour six et une pour huit ; la plupart consistent en des doubles canons à quatre ou deux voix avec les comesentrant à la quarte supérieure.

[1] D. Heartz, ‘A New Attaingnant Book and the beginnings of French Music Printing’, Journal of the American Musicological Society XIV/1 (1961), p. 9 -23. Voir aussi D. Heartz, Pierre Attaingnant, Royal Printer of Music (Berkeley, 1969), p. 40-41.
[2] Autrefois conservé dans la bibliothèque privée du comte Schweinitz, l’exemplaire a été déposé (‘prêt permanent’) à la Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel (181.1(1). L. Finscher, dans ‘Attaingnantdrucke aus einer schesischen Adelsbibliothek’, éd. A. Beer & L. Lütteken, Festschrift Hórtschansky zum 60 Geburstag, Tutzing, 1995, p. 33-42), décrit le volume et présente la liste de son contenu (tout en considérant toutefois le motet en deux parties Sancta et immaculate/ Cum jocundidate comme deux pièces indépendantes).
[3] La croix de Malte précède aussi les signatures de folio dans les recueils suivants d’Attaingnant : Quarante et deux chansons musicales a troys parties (15294), lesXII Motetz a quatre et cinq voix (15291), les Vingt et cinq …, les Vingt et six chansons musicales reduictes en la tablature des Orgues… (15317-8), et lesQuatorze Gaillardes (c.1531). D. Heartz, dans ‘La chronologie des recueils imprimés par Pierre Attaingnant’, Revue de Musicologie XLIV (1959), p. 176-191, indique que les caractère arabes doubles étaient utilisés pour signer les folios des parties de Contratenor dans la première série des recueils de chansons d’Attaingnant en 1528 et en 1529.
[4] Une édition fac-similé d’Antico des Motetti novi & chanzoni franciose a quarto sopra doi a été publiée par Minkoff à Genève en 1982. Parmi les éditions modernes des pièces figure G. Dottin, Douze canons du xvie siècle à quatre voix mixtes(Paris, Heugel, 1971), B. Thomas, Seven Double Canons (Early 16th century) for Four instruments or Voices (London Pro Musica, 1972, The Renaissance Band 2) et B. Thomas, Adrien Willaert : Five Double Canons for Four Voices or Instruments(London Pro Musica, 1986, Thesaurus Musicus 65).

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